L’Orgue français à Luxeuil-Les-Bains

L’Orgue français à Luxeuil-Les-Bains

L'école française à la basilique St-Pierre et St-Paul - ateliers Jean DELOYE, Philippe HARTMANN, Michel FORMENTELLI

Une origine flamande, un caractère français, un épisode malheureux et une reconstruction due à Jean Deloye et Philippe Hartmann – l’orgue historique de la Basilique Saint-Pierre Saint-Paul de Luxeuil-les-Bains vient d’être inauguré, après le tout récent relevage effectué par Michel Formentelli et Jean Deloye.

C’est en 1617, sous l’abbatiat d’Antoine de la Baume, que fut construite la première strate de l’orgue actuel. Si l’on ignore le nom du facteur d’orgue, une inscription à l’intérieur du couronnement du Positif nous renseigne sur celui qui réalisa le buffet : « Ioan Dognadec / 1617 ».

Le buffet réalisé à cette époque correspond à la partie centrale du grand corps actuel, à trois tourelles, et il était muni de volets ouvrant sur les tuyaux de façade. Selon Claude Aubry, le buffet de Positif avait alors la même volumétrie à une échelle réduite, avec la plus grande tourelle au centre.

On ne sait rien de la partie instrumentale d’origine. Les tuyaux remontant encore à 1617 semblent être de facture flamande, ce qui peut être plausible compte tenu des relations étroites entre l’abbaye de Luxeuil et celle d’Afflighem, en Belgique. Par ailleurs, la Comté dépendait alors de la Maison d’Espagne, tout comme les Flandres à l’époque.

Lors de la reconstruction des bâtiments conventuels, la porte d’entrée principale située sous l’orgue a été murée tandis que les deux entrées latérales actuelles ont été percées en 1668. C’est pour masquer la porte condamnée que fut construit entre 1668 et 1695, sous l’abbatiat de Charles-Emmanuel de Bauffremont, le gigantesque piédouche, cul de lampe qui semble supporter la tribune.

Cet élément de décor surprenant par son originalité et sa richesse compte deux parties : l’Atlas, qui au sol paraît supporter l’ensemble, et la longue feuille d’acanthe le surmontant, sculptée dans un unique tronc d’arbre.

Entre les volutes d’acanthe apparaissent divers instruments de musique : violon, trompette, cornet, flûte à bec…

La partie médiane, largement galbée, est divisée en trois panneaux par quatre cariatides supportant la tribune de leurs bras puissants. Chacun des trois compartiments est finement sculpté d’un médaillon. À droite, sainte Cécile à l’orgue accompagnée d’un ange violoniste. Au centre, le Christ remet à saint Pierre les clefs du Paradis, saint Paul se tenant derrière lui. À gauche, le roi David joue de la harpe.

Ces travaux d’agrandissements de 1695 ont été confiés au facteur Philippe Picard et ses fils Antoine et Joseph, dans le but notamment de rééquilibrer les proportions du buffet au regard de l’imposante tribune. C’est donc de cette époque que datent les deux ailes latérales du grand corps. Selon Claude Aubry qui a analysé les assemblages avant la restauration de 1980, cet agrandissement a été réalisé en deux temps : d’abord une plate-face et une tourelle de chaque côté, la plate-face extérieure étant ajoutée après coup.

C’est également lors de ces travaux que le buffet de Positif a pris sa forme actuelle, avec les deux grandes tourelles aux extrémités. La partie instrumentale semble avoir été également modifiée car Claude Aubry date une partie de la tuyauterie de cette époque.

On ignore à l’heure actuelle quels travaux furent effectués au 18e siècle. L’orgue a souffert des troubles révolutionnaires : la tuyauterie du Positif est alors pillée, la soufflerie endommagée par le foin déposé à proximité, l’édifice ayant servi de magasin de fourrage à cette époque. Les sources relevées par Claude Aubry donnent des informations sur la partie instrumentale après la Révolution : le clavier de Grand-orgue montait jusqu’au Fa5, celui de Positif ne comportait par contre que 4 octaves et 7 jeux, dont le Cromorne, Fourniture, Nazard, Doublette et Tierce.

L’instrument est remis en état en 1808 par le facteur Jean-Baptiste Gavot. Il ajoute un jeu de Basson-Hautbois au Positif dont la tessiture est portée jusqu’au Fa5 comme au clavier de Grand-orgue. Il revient en 1829 pour installer un clavier d’Echo comportant un jeu de Cornet et une Trompette. Le fils de Jean-Baptiste Gavot effectue une révision de l’instrument en 1835.

D’importants travaux furent ensuite entrepris par le facteur Joseph Callinet. Les archives du conseil de Fabrique mentionnent un devis daté du 20 octobre 1840, auxquels deux additifs ont été joints les 6 janvier et 3 juin 1841, le tout pour un montant de 4000 francs. La réception eut lieu le 23 juillet 1841.

Malheureusement, aucun de ces devis n’a été retrouvé, et l’on ignore la portée exacte de ces travaux.

Le buffet d’orgue est classé Monument Historique en 1846.

Suite à un don de Napoléon III pour la restauration de l’abbatiale, l’orgue fait à nouveau l’objet de travaux dans les années 1860, que Claude Aubry attribue à Claude-Ignace Callinet. C’est à ce moment que l’on construit la muraille qui supporte la tribune actuelle et sur laquelle est clavetée celle primitivement fixée directement au mur.

Des travaux de nettoyage et d’accord général sont effectués en 1903 par la maison Didier, d’Épinal.

Durant la première guerre mondiale, la reconstruction de l’instrument est confiée à Jules Bossier. Les travaux furent malheureusement de l’ordre du bricolage destructeur : arrière du grand corps éventré, positif vidé de sa tuyauterie et réduit à sa façade, la console en fenêtre est remplacée par une console pneumatique séparée. Des tuyaux peints en fausse pierre sont postés à l’extérieur du buffet. Le récit et le nouveau positif se superposent de façon très visible à l’arrière gauche du buffet, comme en témoignent les photos d’époque, tout comme les grands tuyaux de 16 pieds dépassant du plafond du grand corps. L’inauguration de ces travaux eut lieu le dimanche de la Quasimodo 1917.

Le fonctionnement de l’instrument devenant vite aléatoire, des travaux sont confiés à Louis Georgel en 1949, qui reconstruit la soufflerie et descend le plan de Récit dans le soubassement du grand corps. Afin de loger la chorale à la tribune, la base des ailes du grand corps est tronquée et les écoinçons sculptés sont enlevés. Malgré ces travaux, l’orgue devint vite injouable.

Désireuse de supprimer les mutilations qu’a connues cet instrument, la municipalité, soutenue par l’organiste Michel Chapuis, lance un projet de restauration au début des années 1970.

La partie instrumentale est classée au titre des Monuments Historiques le 19 mai 1972. Le 9 août de la même année, un cahier des charges est établi par Claude Aubry, technicien-conseil pour le Ministère de la Culture. S’appuyant sur la tuyauterie ancienne existante, les buffets, et s’inspirant des dispositions des orgues de Callinet, il propose une composition d’inspiration classique française, mais avec des ajouts permettant l’exécution du répertoire baroque européen sur la base de cinq plans sonores dont un dit de « Raisonnance » (sic) inspiré de l’orgue Isnard de Saint-Maximin (Var).

Les travaux sont confiés au facteur Jean Deloye, assisté de Philippe Hartmann pour l’harmonie.

L’ensemble du buffet est restauré, avec une part importante de reconstruction pour les parties mutilées (arrière et côtés des buffets, écoinçons). Tous les sommiers et la mécanique de type suspendue sont également reconstruits à neuf. L’utilisation de matériaux modernes (métal pour la reconstruction de la charpente, mécanique de fabrication industrielle) a été écartée au profit d’une reconstruction dans les Règles de l’Art comme celles employées sous l’Ancien Régime (abrégés en bois, usage du fer forgé…), démarche exceptionnelle pour l’époque. La soufflerie a été reconstruite à partir de celle existante, à plis parallèles et non cunéiforme pour des raisons économiques.

De 2018 à 2020, la Ville avec le soutien de l’Etat confie au facteur Michel Formentelli en collaboration avec Jean Deloye, le relevage complet de l’instrument (dépose et dépoussiérage de la tuyauterie, révision des sommiers et de la mécanique). Le programme des travaux comprend l’installation de quatre soufflets cunéiformes permettant une meilleure distribution du vent. La mécanique bénéficie également d’améliorations importantes. Michel Formentelli assure la remise en harmonie dans le respect strict de la réalisation de Philippe Hartmann et procède à l’accord général.

D’après Claude Aubry et Eric Brottier, techniciens-conseils pour le Ministère de la Culture

Sources documentaires

  1. Sources manuscrites :

Projet de reconstruction du Grand-orgue et plan de charges pour la réalisation, par Claude Aubry, le 9 août 1972

  1. Sources imprimées :

AUBRY Claude, Luxeuil les Bains, Le Grand-Orgue, 360 d’histoire, pas de date, édité à l’issue des travaux de reconstruction par Jean Deloye

Anonyme, 1617
Philippe Picard, 1695
Jean-Baptiste Gavot, 1808 et 1829
Joseph Callinet, 1841
Claude-Ignace Callinet, vers 1860
Jean Deloye et Philippe Hartmann, 1980 (reconstruction)

Relevage Jean Deloye et Michel Formentelli, 2020

Illustrations sonores

Nicolas de Grigny – A solis ortus cardine – Plein jeu – Fugue à 5 – Trio – Point d’orgue sur les grands jeux, Jean-Charles ABLITZER – concert d’inauguration
Louis Marchand – Fond d’orgue, récit (1er Livre d’orgue), Jean-Charles Ablitzer – concert d’inauguration